Le vertige du réel : quand l’Histoire déborde

J’ai commencé un nouveau projet, l’excitation est très vite montée. Mon esprit est officiellement colonisé par de nouveaux personnages. L’écriture ne fait que commencer, mais l’obsession est déjà là, fébrile, fertile.

Au départ, je devais écrire un roman contemporain. J’avais identifié le périmètre, le contexte, les protagonistes. L’intrigue se dessinait avec ses tensions et ses rebondissements. Le recueil d’un récit immersif, une autofiction parfaitement calibrée ! Mais, au fur et à mesure des témoignages récoltés, le réel a débordé. En tirant les fils de ces histoires, je me suis retrouvée emportée jusqu’au Congo de la fin du XIXème siècle, aux heures sombres du règle de Léopold II. Une jungle humaine, aristocratique, sauvage. Une époque très documentée…

Le projet a basculé. Me voilà submergée. Fascinée.

Travailler une telle matière me confronte à un vrac vertigineux. Archives brutes, vieilles photos, interviews, enregistrements… témoignent et rythment une chronologie parfois chaotique. Je pensais disposer de ressources abondantes quand l’Histoire a déployé sa propre géographie et imposé ses lignes de force. La rigueur de l’archive contre la souveraineté du récit. En tant que romancière et praticienne narrative, j’identifie un double piège. D’un côté, s’appuyer sur la seule trame historique, assécher le récit et tuer le romanesque, les personnages devenant de simples figurants. De l’autre, basculer dans la pure création, détacher le récit de sa vérité et trahir le réel, perdre l’épaisseur du contexte.

Si mon rôle n’est pas de choisir entre la Mémoire historique et le Souvenir, intime, subjectif et romanesque, comment et où écrire ? Face à ces écueils, m’appuyer sur ma posture de coache. Trois penseurs de l’écoute et du langage vont éclairer cette ligne de crête sur laquelle je cherche à me tenir.

D’abord, faire le vide. Le psychanalyste britannique Wilfred Bion invitait à aborder une séance « sans mémoire ni désir ». Ce principe m’enjoint à faire taire mes savoirs historiques (la mémoire) et mes automatismes d’intrigue (le désir). Devenir simple réceptacle, libre de tout préconçu ; écouter, respecter les témoins. Ils m’offrent une fresque à raconter.

Ensuite absorber. Pionnière des pratiques narratives à Columbia, Rita Charon a formalisé cette notion. Elle rappelle que recueillir le récit de l’autre exige d’abord de prêter son propre imaginaire comme caisse de résonance. Absorber les témoignages et leur offrir un abri intime avant toute mise en forme littéraire.

Enfin, accepter les dissonances. Le psychanalyste et essayiste Roland Gori défend la dignité de penser contre le rationalisme à outrance. Son apport alimente ma vigilance. Ecrire en appui de l’Histoire ne doit pas consister à plaquer des grilles d’analyses sur des trajectoires humaines mais à préserver leur complexité, leur singularité, leur intimité, leur libre arbitre.

La fiction n’est pas une falsification. Elle s’infiltre dans les interstices de l’Histoire, dans les silences des archives, dans l’exploration des vérités humaines là où le fait brut s’arrête. Le roman ne rivalise pas avec l’Histoire. Il la déplie de l’intérieur. C’est à cet endroit qu’un roman peut advenir.

A Matadi, Albert Longtain, aristocrate Belge est rentré en Europe en 1998, ramenant l’enfant qu’il a reconnue, née de son concubinage avec une esclave de Nubie. Dans la grande Histoire, une histoire nait que je peux raconter !

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