Entre ombres et lumières, la géographie de la mémoire

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Regarder en arrière n’est jamais un acte neutre. C’est une tentative pour cartographier un territoire que la psychologie nous invite à considérer non plus comme figé mais mouvant, constamment réécrit. L’on parle de consolidation mémorielle. Chaque fois que nous convoquons un souvenir, nous ne le lisons pas… Nous le récrivons. Dans cette construction, le facteur le plus déterminant n’est pas le fait brut, le matériau remémoré, mais l’appareil d’éclairage que nous utilisons pour le regarder. Les ombres et les lumières de cette géographie forment ainsi les reliefs de notre mémoire.

A l’adolescence, ou à l’aube de l’âge adulte, le passé est souvent balayé par les projecteurs crus de l’immédiat. C’est une lumière crue, zénithale, qui ne tolère aucune nuance. Le bien, le mal, la honte, la gloire… la boue sous les pieds ou l’éclat des rêves. Sous ce soleil de plomb, tout est plat, écrasé par la violence des certitudes ou la brûlure des blessures premières. Les contrastes sont violents, exclusifs.

Puis vient le temps de la lumière tamisée. Celle que l’âge, le recul et l’apaisement des colères dépose comme un filtre sur nos paysages intérieurs. Un éclairage de fin de journée, quand les rayons deviennent rasants.

En optique comme en psychologie, la lumière rasante possède une propriété fascinante. Elle allonge les ombres, fait chatoyer les lumières, donne du relief aux paysages intérieurs que nous étions incapables de voir sous le soleil de nos vingt ans…

Là où mon héroïne ne voyait qu’une injustice brutale, la lumière adoucie de sa maturité révèle la cambrure d’une résilience, la courbe d’une abnégation paternelle, la structure cachée d’un amour filial qui ne savait pas dire son nom. L’ombre ne cache plus, elle éclaire le sens de son histoire.

Cette métaphore lumineuse correspond à ce que la psychologie et son approche narrative appellent le processus de redéfinition de soi. Vieillir n’est pas seulement accumuler des années, c’est accepter que le sens d’un événement puisse changer d’axe. En modifiant l’angle du projecteur, ce qui criait colère se transforme en mélancolie douce, se regarde différemment, quoiqu’il en soit.

Le postulat de cette approche est simple : nous sommes les auteurs de notre propre vie. Mais, pour Maha, le piège d’El Ghorba (l’exil), la relation paternelle, la laissaient bloquée dans le premier brouillon de son histoire, celui écrit sous la lumière aveuglante de l’enfance, de l’incompréhension et de la blessure.

En plaçant l’approche narrative sous l’éclairage de ce soleil couchant, le retour en arrière de Maha devient une véritable réécriture. Elle passe de victime à témoin. Elle change de posture narrative. Dans cette nouvelle pénombre où elle s’abrite, elle commence à percevoir les failles de son père, non plus comme des manques d’amour ou de respect mais comme des lignes de fracture, les traumatismes d’Hocine, sa Ghorba intérieure. Elle comprend qu’il écrivait lui aussi avec l’encre qu’il avait sous la main.

Tous ces petits détails du passé qui ne collent plus avec le récit officiel du malheur ou de l’abandon et que la mémoire avait choisi d’oublier, parce que la douleur avait pris toute la place… C’est une émancipation narrative, c’est un épilogue pour Maha.

Rien n’efface les cicatrices mais l’on peut accepter que le « territoire » (ici, le passé de Maha, le pays natal altéré, le père disparu…) puisse être modifié. L’on peut réaliser que la « carte » puisse être ajustée, mise à jour.

Entre ombres et lumières, la géographie de nos mémoires nous raconte de belles histoires. Si vous le souhaitez, réagissez. Avec plaisir !

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