Dans la littérature algérienne, singulièrement chez Salim Bachi (Le chien d’Ulysse), le retour au pays natal, l’aboutissement tant rêvé d’El Ghorba, ne constitue pas une délivrance mais une ultime épreuve de déstabilisation. Le retour est d’abord un choc d’altérité. L’exilé, revenu d’ailleurs, marqué par une autre histoire, se transforme en étranger sur sa propre terre.
La quête de réintégration devient alors un parcours où celui qui revient se heurte à une société dont il a perdu les codes. Pour retrouver sa place, Hocine, tel l’Ulysse de Salim Bachi, est acculé à la compromission. Réintégrer le corps social exige de taire sa différence, de lisser son passé d’exilé. Un marché de dupes : pour exister à nouveau parmi les siens, il lui faut consentir à une forme de démission morale ou intellectuelle. Hocine illustre la pensée de Bachi. Son trajet en retour a déplacé son exil, de la géographie vers l’intime, un exil intérieur.
Hocine fait un pacte avec l’oubli. Pour redevenir « l’un des leurs », pour redevenir l’un des siens, il doit accepter de voir le monde à travers le prisme déformant ou amnésique de ceux qui n’ont jamais quitté le sol natal. C’est une apostasie. Hocine renie l’homme qu’il est devenu pour l’ombre de celui qu’il est, dans le miroir du clan familial.
Si Hocine rompt finalement avec ce pacte, avec cette fatalité bachiéenne, quand il renonce au sacrifice de sa fille, à la dote à son clan, c’est qu’il a conscience de trahir la promesse de protection qu’il devait à son enfant.
Comme dans l’Odyssée, quand le vieux chien Argos est le seul à reconnaitre Ulysse sous son déguisement de mendiant, Maha voit le vrai visage de son père (celui de la liberté, de l’ailleurs). Dans l’éclat cristallin de ses yeux, Hocine est démasqué, il n’est plus le héros de jadis, sa déchéance morale est mise à nue. Maha provoque un sursaut de dignité, l’acte de libération qui, paradoxalement, condamnera son père à un exil intérieur et définitif. Hocine va errer dans les ruines de sa propre conscience, hanté par l’absence de sa fille, son seul lien avec la vérité. Son cœur ne quittera jamais l’exil ; un poème-testament témoignera de son destin.
Dans l’œuvre et la philosophie de Salim Bachi, l’exilé n’est jamais vraiment guéri par le retour ; il change simplement de prison. Le pays réel se dérobe sans cesse sous les pieds de ceux qui tentent d’y revenir. Une vérité « amère » propre à l’écriture de l’écrivain ; l’exilé qui revient est condamné à une double absence, absent de là-bas et désormais étranger ici.
Si l’exil géographique est une fracture de l’espace, l’exil intérieur est une fracture dans le temps ou dans la conscience. L’un est souvent le miroir de l’autre car on emporte toujours son propre « ailleurs » avec soi. Entre soi et son environnement, l’identité, les valeurs entrent en résistance, en résonnance.
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